Pourquoi l’entourage ne nous croit pas quand on décrit un abus d’un pervers narcissique
Comprendre le déni, la minimisation, l’invalidation… et le rôle des « flying monkeys »
Lorsqu’une personne est sous l’emprise d’un pervers narcissique, il arrive presque toujours un moment où elle tente de parler. Parler à un proche, à un membre de la famille, à un collègue. Non pour convaincre ou accuser, mais pour être reconnue dans la réalité d’un fait précis : une parole humiliante, une manipulation répétée, une inversion accusatoire. Pourtant, cette tentative se heurte très souvent à une réaction déconcertante : doute, relativisation, banalisation. Cette réponse ajoute une souffrance supplémentaire à une situation déjà destructrice, car elle prive la victime de la reconnaissance minimale de ce qu’elle vit.
Ce phénomène ne relève pas uniquement de l’ignorance ou de la maladresse. Il s’inscrit dans un système relationnel structuré, au cœur duquel l’entourage peut être — parfois malgré lui — mobilisé au service de l’emprise.
Quand expliquer un fait précis ne suffit pas à être cru
Dans un premier temps, beaucoup de victimes pensent que le problème vient de la forme de leur discours. Elles se disent qu’en étant plus factuelles, plus calmes, plus rationnelles, elles seront enfin entendues. Elles détaillent les faits, donnent des exemples, précisent le contexte, parfois au prix d’un épuisement psychique considérable.
Mais dans la relation d’emprise, expliquer davantage ne clarifie pas la situation. Cela peut même produire l’effet inverse. Chaque tentative d’explication devient une exposition supplémentaire au doute et à la disqualification. La parole de la victime ne vient pas simplement informer : elle vient déranger un équilibre relationnel déjà installé, souvent protégé par l’entourage. Ce paradoxe — plus je parle, moins je suis cru — est l’un des marqueurs les plus déstabilisants de l’emprise narcissique.
La construction progressive du déni dans l’entourage
Le déni de l’entourage ne naît pas par hasard. Il est fréquemment le résultat d’un travail discret mais constant du pervers narcissique sur son image sociale. À l’extérieur de la relation, le PN se montre souvent cohérent, posé, affable, parfois même charmant. Il peut évoquer des tensions relationnelles en se présentant comme la personne raisonnable face à quelqu’un de « trop sensible », « instable » ou « conflictuel ».
Ce travail de préparation crée un déséquilibre majeur lorsque la victime parle. Sa parole arrive dans un espace déjà orienté. L’entourage n’entend pas seulement ce qu’elle dit ; il compare inconsciemment son discours à l’image rassurante qu’il a du manipulateur. Cette asymétrie explique pourquoi la parole de la victime est si souvent mise en doute, même lorsqu’elle décrit des faits précis.
Gaslighting : quand la réalité devient discutable
Le gaslighting est un mécanisme central de l’emprise narcissique. Il ne vise pas seulement à nier des faits, mais à rendre la réalité elle-même incertaine. À force de contradictions, de minimisations et de reformulations, la victime en vient à douter de sa propre perception.
Lorsqu’elle tente de s’exprimer, cette insécurité transparaît : hésitations, précautions excessives, peur d’exagérer, besoin de se justifier. Pour un entourage non formé à ces dynamiques, ces signes sont souvent mal interprétés. Ce qui relève d’un traumatisme psychique est perçu comme un manque de fiabilité ou de stabilité émotionnelle. La victime est alors jugée non sur ce qu’elle décrit, mais sur la manière dont elle le raconte.
L’inversion accusatoire et la confusion des témoins
Un autre mécanisme clé est l’inversion des rôles. Le pervers narcissique nie les faits, attaque la victime, puis se présente comme celui qui souffre. Il peut parler d’injustice, de harcèlement, d’acharnement, voire de manipulation à son encontre.
Face à cette inversion, l’entourage se retrouve dans une confusion profonde. Sans repères pour comprendre ces dynamiques, il est humain de se tourner vers le récit qui semble le plus cohérent, le plus calme, le moins anxiogène. Reconnaître la réalité de l’abus obligerait à accepter qu’une violence invisible puisse se cacher derrière une façade socialement acceptable. Pour beaucoup, ce coût psychique est trop élevé.
Les « flying monkeys » : quand l’entourage devient relais actif de l’emprise
Dans certaines situations, l’entourage ne se contente pas de douter ou de minimiser. Il devient activement impliqué dans la dynamique d’emprise. On parle alors de « flying monkeys », pour désigner ces personnes qui, consciemment ou non, agissent au service du pervers narcissique.
Ces relais peuvent relayer des rumeurs, défendre le comportement abusif, disqualifier la parole de la victime ou transmettre des informations au manipulateur. Ils participent ainsi à une triangulation qui permet au PN d’exercer son contrôle sans s’exposer directement. Le phénomène est d’autant plus destructeur qu’il donne à la victime le sentiment que le manipulateur est partout, et que toute tentative de se défendre renforce son isolement.
Les raisons qui conduisent certaines personnes à devenir des « flying monkeys » sont multiples : dépendance affective, peur de devenir soi-même une cible, besoin d’appartenance, fonctionnement codépendant, ou adhésion sincère à un récit mensonger. Dans tous les cas, leur intervention contribue à normaliser l’abus et à affaiblir la parole de la victime.
Ce phénomène n’est pas nouveau, ni marginal. Il a déjà été analysé dans un article précédent du blog « Harcèlement moral indirect : quand le manipulateur frappe par procuration via proches ou subordonnés« , consacré au harcèlement moral indirect, lorsque le pervers narcissique ne frappe plus directement, mais agit par procuration, en mobilisant proches, collègues ou figures d’autorité.
Dans ces configurations, la violence ne vient plus seulement du manipulateur lui-même, mais de l’environnement qu’il a su façonner. La non-reconnaissance de la victime, la minimisation de sa souffrance, voire l’hostilité de l’entourage deviennent alors des outils actifs de l’emprise, et non de simples réactions maladroites.
La minimisation : un mécanisme défensif profondément ancré
La minimisation est souvent confondue avec une simple maladresse relationnelle. En réalité, elle constitue un mécanisme défensif puissant, à la fois individuel et collectif. Elle permet à l’entourage de rester à distance d’une réalité psychiquement coûteuse à reconnaître.
Minimiser, c’est réduire la gravité d’un fait pour éviter d’en tirer les conséquences. C’est transformer une violence psychique en « malentendu », un abus répété en « difficulté relationnelle », une manipulation en « problème de communication ». Cette réduction n’est pas neutre : elle protège celui qui minimise, mais expose la victime à une souffrance accrue.
Après l’intervention des « flying monkeys », la minimisation joue souvent un rôle de stabilisation du système. Les proches qui doutent peuvent se dire qu’« il y a sûrement deux versions », que « la vérité est entre les deux ». Cette posture de fausse neutralité évite de prendre position, mais elle revient, dans les faits, à laisser la victime seule face à l’abus.
Pour la personne sous emprise, la minimisation est particulièrement destructrice, car elle s’ajoute au travail de sape déjà opéré par le gaslighting. Elle renforce le doute intérieur, la culpabilité, et l’idée que la souffrance ressentie n’est pas légitime. Peu à peu, la victime peut intégrer ce discours et se censurer elle-même, cessant de parler pour ne plus être confrontée à ce mur.
Illustrations fictives : quand la parole de la victime est disqualifiée
Contexte professionnel : la violence masquée par la performance
Claire décrit à un collègue les remarques ironiques et humiliantes de son responsable en réunion. Celui-ci lui répond que le manager est simplement exigeant, qu’il « met la pression à tout le monde » et qu’il ne faut pas le prendre personnellement. La violence est requalifiée en contrainte normale du monde professionnel, et la souffrance devient un problème de résistance individuelle.
Contexte familial : la banalisation au nom de l’histoire commune
Julien explique que son père le rabaisse systématiquement sous couvert d’humour. Sa sœur lui répond que « c’est sa façon d’être », qu’il a toujours été comme ça, et qu’il faut l’accepter. La violence psychique est dissoute dans l’histoire familiale, et la plainte devient une exagération, voire une trahison du lien.
Contexte de couple : la plainte retournée contre la victime
Émilie confie que son compagnon remet en cause sa mémoire et ses émotions. Lorsqu’elle tente d’en parler à une amie, celle-ci lui répond que tous les couples traversent des conflits, et qu’Émilie est peut-être trop exigeante ou trop sensible. La manipulation est banalisée, et la victime repart avec un sentiment de honte et de doute sur sa propre légitimité.
Contexte parental : le déni face aux enjeux pour l’enfant
Thomas alerte son entourage sur les dénigrements subtils de son ex-compagne envers lui devant leur enfant. On lui répond qu’il interprète, qu’une mère ne ferait jamais cela volontairement, et qu’il projette son conflit de couple. Le déni laisse Thomas seul face à une situation pourtant lourde de conséquences pour l’enfant, et renforce son sentiment d’impuissance.
Ce que le fait de ne pas être cru ne dit pas de vous
Ne pas être cru ne signifie ni que vous vous trompez, ni que vous exagérez, ni que votre souffrance est imaginaire. Cela signifie que vous êtes confronté à un système relationnel dans lequel la parole de la victime est structurellement fragilisée, parfois activement disqualifiée.
Comprendre cela permet de cesser de se retourner contre soi-même. La question n’est pas de convaincre tout le monde, mais de se protéger et de choisir avec discernement les espaces où votre parole peut être entendue sans être immédiatement remise en cause.
Conclusion : être reconnu, une condition essentielle pour sortir de l’emprise
Ne pas être cru lorsqu’on est victime d’un pervers narcissique est une épreuve centrale. Elle touche au cœur de l’identité et du sentiment d’exister comme sujet. Mettre des mots sur ces mécanismes, comprendre qu’ils sont connus et décrits, permet de sortir du doute et de la culpabilité.
Sortir de l’emprise commence souvent là : au moment où l’on cesse d’attendre une reconnaissance impossible, et où l’on commence à se reconnaître soi-même dans ce que l’on a vécu.
F.A.Q – Ne pas être cru face à un pervers narcissique
Parce que reconnaître l’abus impliquerait de remettre en question leur propre vision du monde, leur jugement et parfois leur passivité passée. La minimisation est souvent une défense inconsciente.
Oui. En relayant le récit du PN ou en instillant le doute, ils contribuent à banaliser l’abus et à rendre la souffrance de la victime socialement inaudible.
Non. Elle est le plus souvent inconsciente, mais ses effets restent profondément destructeurs pour la victime.
Répéter sans être entendu peut renforcer l’épuisement et le doute. Il est souvent plus protecteur de limiter les explications et de choisir ses interlocuteurs.
En reconnaissant ces mécanismes, en posant des limites claires, et en s’appuyant sur des espaces sécurisés — professionnels ou relationnels — où la parole n’est pas disqualifiée.
Avertissement : cet article est publié à des fins de sensibilisation uniquement. Il ne constitue en aucun cas un avis médical, psychologique ou juridique. Pour toute situation personnelle, il est essentiel de consulter un professionnel qualifié (avocat, thérapeute, médecin, etc.).
